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mardi 7 avril 2009

Le « Commandant Charcot » en terre Adélie

Témoignage de Raymond Samzun, quartier-maître de manœuvre à bord du navire « Commandant Charcot ». Il se trouvait parmi le premier équipage à rallier la terre Adélie, au lendemain de la guerre, un siècle après Dumont d’Urville.

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1ère expédition – 26 novembre 1948-11 juin 1949

          Iceberg droit devant !

Nous sommes le 11 février 1949 dans l’Océan Glacial Antarctique par 62° 30’ de latitude sud. A la passerelle et sur le pont du Commandant Charcot, Raymond Samzun et ses compagnons observent, fascinés, le monstre blanc : un immense iceberg tabulaire de 40 mètres de haut, sentinelle avancée qui précède une armée de fantômes glacés, immobiles et menaçants. Le spectacle pourrait paraître presque surnaturel s’il n’y avait pas ces quantités d’oiseaux qui survolent le navire : fulmars, pétrels des neiges, damiers du Cap…

Pour l’équipage du navire polaire, cette rencontre est l’aboutissement d’un voyage émaillé d’incidents depuis son départ de Brest le 26 novembre 1948.

Le Commandant Charcot, navire choisi sur recommandation de l’explorateur Paul-Emile Victor, était l’ex-AN 48, un mouilleur de filets anti-sous-marins de l’US Navy datant de la guerre, construit en bois et équipé de deux gros moteurs Diesel.

Vendu comme surplus, il s’est appelé Atiette après son rachat par un planteur martiniquais qui n’en a pas fait grand usage. Après transformations par la Marine Nationale (étrave doublée, ce qui lui donnait ce « grand nez », renforcement de l’étambot et augmentation du volume de la cuve à gas-oil), on l’a appelé aviso polaire mais, vu la forme de sa coque, les pauvres marins ont dû « déguster » dans le Grand Sud !

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Raymond Samzun (le seul à porter la barbe)

Le Charcot n’avait pas la fière allure d’un escorteur. Long de 55 mètres, rond et poussif, il ne dépassait guère les 10 nœuds. Dans le mauvais temps, il fallait avoir l’estomac bien accroché car il roulait comme un bouchon. C’est lorsque la marine l’a fait fonctionner sur ses deux moteurs au départ de Saint-Malo que l’on s’est aperçu d’une anomalie qui a provoqué une panne importante.

Le navire, après quelques travaux, a appareillé de Brest le 20 septembre 1948 mais les moteurs tombèrent en panne à quelques milles du départ. Les Américains avaient oublié de mentionner dans les notices qu’ils avaient ajouté des vannes !

Cette avarie a occasionné un retard de 45 jours, ce qui explique, en partie, l’échec de cette première tentative de débarquement en terre Adélie : le Charcot arrivera trop tard en mer Dumont d’Urville et ne pourra franchir la banquise pour parvenir jusqu’à la côte.

Ce retard n’est pourtant pas la seule cause de cet échec puisque la saison, particulièrement froide, a interdit le continent à tous les bâtiments s’étant présentés au cours de l’été austral.

La mission du navire, commandé par le Capitaine de frégate Max Douguet, était de se rendre, un siècle après Dumont d’Urville, dans cette minuscule portion française du continent antarctique. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la création de l’établissement des Expéditions polaires françaises (EPF) de Paul-Emile Victor répondait alors à la volonté de relancer les expéditions scientifiques au Groenland, mais aussi en Antarctique où la souveraineté française commençait à être contestée.

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Le Commandant Charcot avant transformations

Le 19 mars 1948, les EPF et le ministère de l’Outre-mer signèrent un protocole déterminant le passage du navire et de l’équipage sous statut militaire et affirmant le soutien de la marine pour transporter l’expédition.

Notre témoin Raymond Samzun, originaire de l’Ile d’Yeu et embarqué en qualité de quartier-maître de manœuvre fréquenta durant deux ans des scientifiques mondialement connus ainsi qu’un jeune officier, Luc Marie Bayle, célèbre peintre de marine dont les dessins et tableaux sont exposés dans le monde entier et au Musée de la Marine à Paris.

Raymond Samzun décrivait à sa famille l’ambiance extraordinaire qui régnait à bord. Le commandant Max Douguet adorait ses hommes qui le lui rendaient bien. Exigeant, il avait aussi beaucoup d’affection pour ses matelots qui l’auraient suivi jusqu’au bout du monde.

D’ailleurs, n’est-ce pas ce qu’ils ont fait ? Beaucoup garderont un souvenir ému de ce marin qui agissait par devoir et non pour la gloire. Il est le premier, avec M. Liotard, chef de l’expédition scientifique, à avoir mis les pieds en terre Adélie après Dumont d’Urville.

Détail amusant : le « Pacha » était un as du tricot ! Apparemment, c’était aussi un artiste car on peut découvrir certaines de ses aquarelles au Musée de la Marine. Tous ces jeunes hommes, triés sur le volet, découvraient une ambiance tellement différente des autres unités de la marine que, pour rien au monde, ils n’auraient cédé leur place.

Les moteurs n’étaient pas fiables, raconte Raymond. Dans l’Océan Indien, dans des creux de 12 mètres, à des milliers de milles de toute côte civilisée, l’ingénieur mécanicien Breton fit stopper le navire pour remplacer des coussinets. Inutile de faire un dessin aux marins de métier pour comprendre l’inconfort de la situation !

Au passage de la ligne (équateur), notre témoin se voit confier une grande responsabilité : ce sera lui le juge qui, entouré de Neptune, dieu des mers et de sa femme Amphitrite, lira la sentence qui condamnera les pauvres néophytes –ceux qui n’ont jamais passé l’équateur - à mille tourments !

Il sera dur notre juge envers les jeunes officiers à qui il fera cirer les « pompes » de tous les matelots après une séance de confession… Enfin, c’est la tradition et du simple marin au commandant, tout le monde se prête au jeu !

Raymond Samzun évoque le drame qui a failli se jouer en pleine mer ; en effet, le navire aurait pu perdre son médecin. Ce dernier souffrait d’une appendicite qu’il fallait opérer d’urgence. Aidé par l’infirmier et des marins qui tenaient un miroir au-dessus de son ventre, il a procédé lui-même à l’ablation de son appendice !

Le cas de ce médecin n’est pas unique ; les rapports d’expéditions, témoignent des souffrances endurées par des marins et des hivernants ainsi que du courage qu’il leur a fallu, amenés parfois à s’auto-mutiler pour avoir la vie sauve. C’est le cas du Docteur Loewe, scientifique australien embarqué à bord du Commandant Charcot à l’escale d’Hobart en Tasmanie.

Ce « vieux polaire » de 60 ans, marqué par des années d’expéditions faisait l’effet d’un vieillard aux yeux des jeunes marins. Quelques années auparavant, au Groenland, il a eu tous les doigts de pieds gelés. Pour éviter la gangrène, il les a coupés lui-même avec un rasoir !

Du 11 au 22 février, le brave Commandant Charcot se bat contre les glaces. Toutes les tentatives pour atteindre la Terre Adélie échouent. Des tempêtes furieuses brisent la glace de mer qui se referme ensuite sur le navire. Prise en étau dans la masse de mer gelée, la coque du navire gémit. Tout le monde sait qu’en cas de naufrage dans ces contrées, les chances d’être secourus sont minimes.

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Les jours se suivent et se ressemblent : temps exécrable avec rafales de vent et de neige. Le 3 mars, le Commandant Douguet prend une sage décision qui, pourtant, ne satisfait pas les 10 membres de l’expédition scientifique : renoncer au débarquement en Terre Adélie. Il n’est que temps ! Déjà, l’hiver pointe le bout de son nez et la jeune glace de mer apparaît. On comprend la déception des scientifiques mais il y a fort à parier que le Commandant Douguet, en prenant cette décision, a certainement sauvé la vie de ses marins et de ses passagers.

Pourtant, l’échec ne fut pas complet car le Commandant Charcot put néanmoins aborder les îles BALLENY, à proximité du cercle polaire antarctique. Ces îles, découvertes en 1839, n’ont pas été explorées depuis.

Raymond Samzun en tant que manœuvrier en charge des embarcations put participer directement à ces expéditions dont l’une fut assez sportive : il fallait aborder l’îlot SABRINA battu par les vagues dans lesquelles rôdent de redoutables prédateurs : les phoques léopards ! De loin, cet îlot est assez curieux ; il est surmonté d’un monticule d’environ 80 mètres constitué d’une ancienne cheminée de volcan.

Après y avoir effectué des travaux de topographie et des prélèvements géologiques, le Commandant Charcot reprenait la route pour Brest via l’Océan Indien, la Mer Rouge et la Méditerranée.

Raymond Samzun put ensuite repartir pour une deuxième expédition, couronnée de succès celle-là, mais où quelques aventures auraient pu lui coûter la vie…

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Le capitaine de frégate Max Douguet

2ème expédition – 21 septembre 1949-10 juin 1950

21 septembre 1949 – Raymond Samzun et ses compagnons jettent un dernier regard sur les quais de Brest où, au loin, les familles agitent encore leurs mouchoirs. Peu à peu les silhouettes disparaissent et, par le travers de la Pointe Saint Mathieu, la grosse houle du Golfe de Gascogne commence à malmener le Commandant Charcot.

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Raymond Samzun

Les épreuves et les soucis ne manqueront pas durant ce deuxième voyage. Premier évènement grave au large de l’Afrique du Sud : Martin, le second de d’expédition décède d’une hémorragie cérébrale.

Quelques temps après, ce sont les moteurs auxiliaires qui tombent en panne. Déroutement sur le Cap entraînant un nouveau retard. Le Commandant Douguet finit par croire que le sort s’acharne sur son pauvre navire !

Heureusement, pas de nouvelles avaries à déplorer jusqu’à Hobart, en Tasmanie, d’où il appareille le 21 décembre 1949.

Cap sur l’Antarctique ! 2.500 kilomètres séparent la Tasmanie des contrées les plus inhospitalières de la planète. Dans les 50èmes hurlants, des montagnes d’eau s’écrasent sur le navire qui, bravement, continue à tailler sa route à 5 ou 6 nœuds.

Raymond Samzun s’est lié d’amitié avec un passager un peu particulier, un chien polaire dont, hélas, personne ne se souvient du nom (J’ai su, par la suite, que ce chien s’appelait « Julot » !). Ce chien fait partie de l’attelage destiné à être débarqué en Terre Adélie. Dans cet univers hostile, nombreux seront les marins, en quête d’un peu d’affection, qui s’attacheront à ces animaux ; les plus jeunes notamment, dont certains sortent à peine de l’école des mousses !

Comme lors du voyage précédent, tempêtes et barrières de glace vont se succéder. L’hydravion embarqué ne sera pas d’une grande utilité pour aller reconnaître l’état de la banquise. Son emploi s’avère difficile, dangereux et peu rentable. En effet, il lui faut impérativement un plan d’eau pour atterrir et décoller. Si, par malheur, la glace de mer vient à entourer le navire, il ne peut plus se poser !

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« Julot », la mascotte.

Le 17 janvier, le Commandant Charcot arrive en vue de la Terre Adélie. Hélas, une épaisse banquise lui barre la route. Loin de se décourager, Raymond et ses camarades descendent sur la mer gelée et vont se lancer dans une partie de football acharnée : marins contre scientifiques. L’histoire ne dit pas qui a gagné… Des petits manchots Adélie, aux allures de clown, intrigués par toute cette agitation à laquelle ils ne sont pas habitués, seront leurs seuls spectateurs !

Le 19 janvier, enfin, le navire aborde la Terre Adélie. Moment d’émotion pour tous les marins et les scientifiques : ces contrées sont aussi vierges que lorsque Dumont D’Urville les a découvertes en 1840. Les marins et futurs hivernants sont étonnés du foisonnement de vie qui règne sur ces rochers désolés : manchots Adélie, skuas, fulmars, pétrels de toutes sortes. Ces oiseaux venus nicher dans ces contrées durant l’été austral fuiront vers des zones plus clémentes dès les premiers signes de l’hiver.

Pendant 21 jours, l’équipage va vivre à un rythme infernal : il faut débarquer le matériel et construire les baraquements de la première mission qui va bientôt hiverner sur cette base baptisée Port Martin.

Vautrés sur la glace de mer, les phoques de Weddell observent de leurs yeux ronds – ce qui leur donne un air toujours un peu ahuri – ces bipèdes qui s’agitent autour d’eux.

C’est au cours de ces opérations que Raymond Samzun a failli y laisser la vie. Avant de relater cet épisode, il est peut-être utile de décrire certaines particularités climatiques de l’Antarctique : les molécules d’air, en dévalant les pentes de la calotte glaciaire provoquent de redoutables rafales de vent qui, en l’espace de moins d’une demi-heure peuvent atteindre 200 km/heure, voire beaucoup plus (Le vendredi 16 juin 1972, lors du séjour de la 22ème expédition polaire française, les vents atteignirent 326 km /h avant que les anémomètres ne soient bloqués par la force du vent) . C’est ce que l’on appelle le « phénomène de Loewe » (du nom du savant australien aux doigts de pieds coupés dont il est fait mention dans le 1er épisode…)

Raymond Samzun et Lucien Cavalin étaient donc occupés à manœuvrer l’un des chalands servant au transport des marchandises lorsqu’un tel phénomène se produisit. Il était impératif de remonter le chaland à bord et, dans la précipitation, le croc, mal fixé, se détacha, précipitant à la mer Raymond et Lucien. Tous deux se retrouvèrent à barboter dans une eau voisine de 0 degré Celsius et se perdirent de vue. Lucien dériva vers l’arrière du navire tandis que Raymond se retrouva près de l’étrave. On pourrait penser que l’un et l’autre ne songeaient qu’à sauver leur propre peau. Mais non ! Chacun se souciait du sort de son camarade. Lorsque l’équipe de secours arriva à l’avant, elle entendit Raymond Samzun qui criait : « Sauvez Lucien ! » A l’arrière, Lucien Cavalin criait : «  Sauvez Raymond ! »

Quant à Raymond, les membres ankylosés par le froid, il eut la vie sauve grâce au courage de l’un de ses supérieurs qui n’hésita pas à se mettre à l’eau et l’accrocher par la ceinture pour le hisser à bord.

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Raymond (à gauche) et trois de ses camarades

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Les phoques étaient chassés pour nourrir les chiens de traîneaux qui seront débarqués à Port Martin.

Fin février, le Commandant Charcot appareille, laissant à Port Martin l’équipe d’hivernants placée sous la responsabilité de Monsieur Liotard.

Pendant 40 jours, le Commandant Charcot va affronter, vent debout, des mers épouvantables. Durant ce périple, il alla visiter la mission française récemment installée à l’Ile Kerguelen, les îles Saint Paul et Amsterdam (où l’équipage fit le plein de langoustes !), l’île Heard puis, pour finir, la Réunion… en pleine période cyclonique !

Il fit escale à Madagascar avant de rallier la Mer Rouge et le canal de Suez. Dans son journal, le lieutenant de vaisseau Barré évoquait l’état de fatigue certain dans lequel se trouvait l’équipage.

Le Commandant Charcot devait arriver à Brest le 10 juin. Parmi les membres de l’équipage, certains restèrent dans la marine ; d’autres regagnèrent leurs foyers et reprirent la vie qu’ils avaient quittée. Certains racontèrent leur périple mais souvent on ne les écoutait que d’une oreille distraite car ce qu’ils évoquaient semblait trop étrange par rapport à la vie quotidienne des gens à terre. Peut-être aussi par manque de curiosité, on ne leur demandait rien. Ils emportèrent avec eux leurs souvenirs qu’ils ne partageaient qu’à l’occasion de rencontres entre anciens du Charcot.

A terre ou en mer, la cohésion, la tolérance et la camaraderie qui caractérisent les expéditions ne se retrouvent guère dans nos sociétés. J’ai pensé aux marins du Commandant Charcot en lisant cette phrase écrite par Gérard Janichon1 qui se trouvait dans l’Antarctique en 1972 à bord du voilier Damien :

« Ceux qui naviguent loin reviennent différents et n’accostent plus à certaines réalités terriennes… »

Jean-Paul LEGER

Nota : Jean Paul LEGER, avant d'être officier des Affaires maritimes, a été officier radio et ancien des terres australes (Terre Adélie dès janvier 1972 comme radio volontaire à l'aide technique). Il nous parle d'un sujet dont il connaît bien l'environnement !

1 Préface du livre d’Isabelle Autissier « Une solitaire autour du Monde ».

Posté par mlebas à 16:01:00 - un peu de culture... - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

Terre Adélie

Bonjour,

Je découvre votre blog et vous félicite.

J'aimerais entrer en contact avec M. Raymond Samzun.

Je suis un ancien des EPF et ai séjour plusieurs fois en Terre Adélie.

Cordialement
Georges GADIOUX

Posté par Georges GADIOUX, vendredi 15 mai 2009 à 11:40:46

reconnais

je suis la fille de la personne qui est sur la photo des 3 amis de RAYMOND (celui à droite)j aimerais d' autre photos par contre nous en possedons nous aussi .
A BIENTOT

Posté par ARMELLE, samedi 17 octobre 2009 à 13:26:41

Paul Tchernia

Bonjour,
J'ai eu comme prof, à la fin des années 60, puis comme patron Paul Tchernia qui faisait partie de ces expéditions. Il évoquait parfois certains souvenirs.

Posté par André Lamy, mercredi 28 octobre 2009 à 09:43:36

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